L’ILE NUE de Kaneto Shindo.
Les racines du cinéma, c’est de raconter des chose
avec des images. Et voilà un film très émouvant, et qui n’utilise
pratiquement pas de dialogue. c’est une chose qui m’avait a beaucoup
impressionné. Je crois que, sans L’ILE NUE, je n’aurais peut-être
pas osé faire un film comme LA GUERRE DU FEU.
Il y a autre chose, dans L’ILE NUE qui me rapproche, par exemple
de STALINGRAD, de manière secrète, c’est que ça a été
pour moi, quand j’ai vu ce film, un des moyens de voyager, un des
moyens d’aller ailleurs, dans un autre univers géographique, dans
un autre univers mental aussi. Et ça, j’adore. J’adore être
transporté en tant que spectateur dans un endroit, où je ne peux pas
me rendre avec un billet d’avion. C’est pour ça que je situe
mes films souvent dans une époque qui n’est pas la nôtre. Ce qui m’a
beaucoup plu, dans STALINGRAD, c’est justement de me transporter
à un endroit où on va peu. C’est en URSS, un pays qui a disparu, et
à l’époque de cette guerre dont on ne sait finalement très peu de
choses. On sait à peine qu’il y a eu un front de l’est pendant la
Seconde Guerre Mondiale. C’est cette curiosité, que j’ai au plus profond
de moi, qui me comble dans L’ILE NUE. Je ne savais pas bien
que le Japon était fait aussi de ces petites îles. Je n’imaginais
pas cette chose là. Ce transport là m’a aussi transporté le coeur.
Dans MORT A VENISE, il y a un moment aussi où, après une heure
de film, il y a un sourire. C’est la première fois que le protagoniste
sourit et c’est complètement bouleversant. Dans L’ILE NUE,
la scène de la gifle, si soudaine, si imprévue, produit un effet similaire.
Cette gifle, elle aussi, vient après un long moment de silence, un
long moment d’effort où on comprend quel est le prix de l’eau. Elle
vient comme un coup de tonnerre. C’est un séisme dans ce monde calme.
Ca aussi, c’est vrai que c’est une des magies de ce film très particulier.
RASHOMON de Akira Kurosawa.
Mes parents, qui étaient des gens qui n’avaient pas
beaucoup de culture, néanmoins lisaient les critiques cinématographique
dans le seul magazine auquel nous étions abonnés. C’était La Vie
du Rail, parce que mon père était cheminot. Les critiques étaient
faites par un type très bien qui s’appelait Charensol. Il qui avait
un goût exquis, et mes parents suivaient ses conseils. Ils faisaient
ça pour moi, pour me donner la culture qu’ils n’avaient pas eu. Ainsi
on m’a emmené voir RASHOHON. J’étais gamin. J’avais été complètement
fasciné de découvrir qu’il y avait autant de point de vue sur un événement
que de spectateurs. La fragilité du témoignage historique s’applique
encore à mon film STALINGRAD. Il est basé sur une anecdote
infiniment célèbre, célèbre au point que cinquante livres les rapportent,
que, là-bas en Russie, l’homme qui en est la vedette est une célébrité:
il a sa statue dans les carrefours. Mais d’autres historiens disent
: Attention, l’anecdote est trop belle pour être vraie, elle est peut-être
une manipulation des services de propagande. RASHOHON est au
coeur de ça, du témoignage, de l’idée qu’on veut donner de
soi, du mensonge qu’on se fabrique pour se rassurer, de la distorsion
de la réalité qu’on s’invente pour s’accepter.
il n’y a pas de vérité, il n’y a pas UNE vérité. Il y a une multiplicité
de points de vue qui constituent les apparences momentanées de la
vérité. Ca, ça me plaît fondamentalement. RASHOMON un
film de chevet que je revois tous les ans.
LES SEPT SAMOURAIS de Akira Kurosawa.
Là alors, ce qui me plait, c’est ce qui continue à
me plaire dans le cinéma. Il y a une histoire formidable. Il y a une
tension, qui est une tension de western, mais on plonge dans un univers
historique qui m’amène à découvrir ce qu’était le Japon de l’époque.
Ca me plait d’être charmé ou enthousiasmé ou ému ou hurlant de rire,
pendant deux heures que dure le spectacle cinématographique. Une fois
que ça s’arrête, j’emporte les images avec moi et j’ai le sentiment
d’avoir appris quelque chose sur l’histoire de l’homme et l’histoire
du monde. Là est mon enchantement. Ce que je voudrais, c’est voir
un film comme ça par jour. Même un par mois, ça m’irait.
Hélas, le genre n’existe plus guère car, pour des raisons très variées,
on en arrive à une espèce de concentration sur des films de pur divertissement
où, généralement, il n’y a pas ce second plan, pas de noyau dur, pas
de racines. J’essaie de me battre, pour garder cette chimie que je
crois merveilleuse entre les éléments de pur spectacle et de pure
tension dramatique avec un contenu. Pas seulement du contenant, pas
seulement le paquet-cadeau, mais le cadeau à l’intérieur du paquet.
DERSOU OUZALA de Akira Kurosawa.
J’ai une telle passion respectueuse pour ce film,
que j’ai fait acheter une copie de ce film, que je projetais à tous
les techniciens et à tous les acteurs qui signaient leur contrat de
LA GUERRE DU FEU. Je voulais que tout le monde sur mon plateau
ait vu ce film, de façon à comprendre le rapport entre l’homme et
la nature, entre le gros plan et l’espace, entre la valeur serrée
sur les personnages et le traitement des plans larges. C’est les deux
largeurs qui comptent au cinéma. Le reste, c’est tout du plan intermédiaire.
Ca n’a pas de véritable sens.
Ce qu’il y’a de fabuleux, –en tous cas pour moi, pour mes yeux à
moi–, c’est de venir capter les milliards de combinaisons possibles
d’un visage. Alors ça, c’est vrai que c’est un paysage. Moi
qui aime les paysages, je ne me lasse jamais du paysage d’un visage.
Parce que c’est un paysage changeant. C’est comme un paysage sous
ces lumières magiques d’Irlande, par exemple, où vous avez des nuages
qui passent, des rayons de lumière. C’est ça qu’il ya sur un
visage. Et ça, dès que vous êtes un peu plus large, vous le
perdez.
Ce que j’aime utiliser, moi, c’est l’extrême gros plan. Parfois, je
garde la bouche parce que, évidemment, ce qu’exprime la bouche, les
commissures des lèvres, est très important. A l’autre extrême je suis
fasciné par l’espace, l’immensité. Je pense que le cinéma est un des
arts qui sait capturer la dimension émouvante du monde, le capter,
l’apprivoiser presque. En tout cas, faire plonger le spectateur dans
cet espace me semble une chose qu’a réussi Kurosawa d’une manière
phénoménale dans DERSOU OUZALA. C’est un film de solitude,
aussi. Et la solitude, c’est quelque chose que j’aime. L’OURS,
c’était différent. C’est un film de chasse. Dans DERSOU, il
y a aussi la chasse, mais c’est pas ça qui m’a plu. Ce qui
m’a plu, c’est ce rapport d’amitié au milieu de deux personnes qui
n’ont rien pour se comprendre et qui, pourtant, vont s’apprécier.
Il y a une image inoubliable qui me fait frémir. A la fin de la première
partie, Dersou s’en va. Ce vieux chasseur s’enfonce dans la neige
et, d’une manière toute simple, le militaire russe crie son nom :
« Dersou !.. » Derzou se retourne, il répond à pleine gorge: « Capitaine… »
Dans l’espace, comme ça. Ils sont tout petits dans le décor.
Ils sont immenses dans les coeurs. Je trouve bouleversant cette simplicité
là. J’ai beaucoup vécu en Afrique, j’ai beaucoup vécu dans des lieux
très solitaires et je sais la force de ces liens-là avec l’espace
vierge. DERZOU a inspiré LA GUERRE DU FEU. Je n’y ai
jamais pensé pour L’OURS. Par contre, évidemment, L’OURS
est l’héritier direct de LA GUERRE DU FEU. Les deux films sont
en prolongement. Beaucoup de gens ne comprennent pas du tout pourquoi
j’ai fait L’OURS. Ils croient que c’était parce que j’aimais
les nounours, ou que je suis une sorte de Brigitte Bardot plantigrades.
C’est pas du tout ça. J’avais envie de m’intéresser à la pensée
et aux émotions du règne animal. Ca m’est venu en faisant les recherches
anthropologiques sur LA GUERRE DU FEU, après avoir lu tout
ces livres sur le comportement des sociétés très primitives. Quand
je parle de sociétés primitives, c’est autant des sociétés humaines
ou des sociétés de fourmis. C’est des mécanismes très semblables et
c’est pour ça que ça m’a conduit tout droit vers L’OURS.
En tout cas, DERSOU c’est un film qui compte immensément pour
moi.
VOYAGE AU BOUT DE L’ENFER de Michael Cimino.
C’est un film impressionnant. D’abord, il y a des
scènes magnifiquement réussies, des scènes d’une très grande violence.
C’est aussi comme ça que je vois la guerre. Il y a, dans ce
film-là, des images que je n’oublierai jamais. Vers la fin, les images
de la roulette russe, sont vraiment étonnantes, ainsi que les images
de cette torture psychologique dans cette cabane, au-dessus de la
rivière. Moi, j’aime beaucoup, beaucoup l’Asie. Ce qui me fascine,
dans l’Asie, c’est que la culture asiatique va très très loin dans
l’horreur de la violence. C’est pour ça qu’on a créé là-bas
la religion qui est son antidote: le bouddhisme. Il faut bien comprendre
que le bouddhisme est une réaction à cette extraordinaire barbarie
qui, si on l’avait laissée libre, aurait abouti à l’anéantissement
des races asiatiques. Je trouve que Cimino a très, très, très bien
fait ressentir cette violence à fleur de peau. Il y a un esprit, là-dedans,
qui doit transpirer dans STALINGRAD, le dernier film que je
viens de faire, dans cette espèce de barbarie de la guerre, dans ces
crimes que l’on arrive à faire parce que la violence est banalisée,
parce que l’horreur est quotidienne et que, du coup, tout devient
facile et faisable. La génération perdue que l’on retrouve effectivement
dans STALINGRAD. VOYAGE AU BOUT DE L’ENFER est un film
qui m’avait beaucoup impressionné, à l’époque. En plus de ça,
il y a ce parallèle avec le chasseur du début. Je rappelle qu’en VO
le film s’appelle « THE DEER HUNTER« .
Alors que je ne suis pas du tout chasseur, que je n’ai jamais manié
d’arme à feu, je sens en moi cet instinct de chasse. Je crois que,
dans mon cerveau reptile, j’emmène avec moi le souvenir des temps
barbares où il fallait, pour vivre, que je sois à l’affût, en train
de guetter avec une pierre, et que je fracasse la tête d’un bébé animal
qui passait par là. J’imagine qu’il y a de ça et que je ne
veux pas l’ignorer. Ca fait partie de l’ensemble de la bête.
APOCALYPSE NOW de Francis Ford Coppola.
Avant d’admettre qu’un film est un film fondateur,
on a besoin que le temps passe. Il est certain que je n’avais pas
adoré APOCALYPSE, quand c’était sorti. J’avais trouvé la fin
confuse. Mais il y a une force qui demeure. Il y a une violence, une
folie que je n’ai pas oublié. Peut-être aussi le fait que je viens
de faire un film qui se situe dans un cadre de guerre fait que, alors
que je n’ai pas revu le film depuis des années, c’est clairement un
des films qui m’a marqué avec des scènes, elles aussi, inoubliables,
qu’on emporte avec soi pour toujours. Mon ami Umberto Ecco me disait
souvent ça : la plupart du temps je n’ai pas le souvenir de
quoi le film parlait, mais j’ai le souvenir de quelques images et
ça me suffit. Et ça c’est vrai, qu’on a quelques images
très fortes d’APOCALYPSE.
DROLE DE DRAME de Marcel Carné.
C’est divin, DROLE DE DRAME. Quand je pense
que les gens ont cassé les sièges du cinéma, tellement ils étaient
furieux. Ils ont trouvé le film nul. Le film a été un désastre commercial
et, pourtant, c’est d’une drôlerie, d’une bizarrerie, d’une éternelle
modernité iconoclaste… Entre Jouvet, Michel Simon, qui cultive ses
mimosas carnivores, l’autre, qui est un tueur de bouchers. C’est un
film d’adolescent. C’est ça qui est formidable. C’est un film
d’étudiant, de carabin presque. Il y a une bizarrerie qui, en plus
de ça, répond assez bien à une époque. En chanson –il est
plus tardif– mais j’adorais Bobby Lapointe. C’était un chanteur inspiré,
marginal, loufoque.
DROLE DE DRAME est un film loufoque. Je crois que c’est une
des plus belles comédies que nous avions fait en langue française.
CINEMA ITALIEN.
Mon deuxième film, COUP DE TÊTE, était un film
qui était un « coup de chapeau » au cinéma italien. j’ai fait de mon
mieux pour me rapprocher de ce cinéma social qui avait tellement d’humour
et parfois un vrai cynisme.
AMADEUS de Milos Forman.
J’ai un rapport très amical avec Milos Forman, qui
est quelqu’un pour lequel j’ai beaucoup d’admiration, qui n’est pas
tout à fait de ma génération. J’ai le respect pour lui d’un grand
ainé -quoique à mesure que le temps passe la différence d’âge s’amenuise.
C’est quelqu’un dont j’admire la carrière, qui a toujours été un cinéaste
incroyablement honnête, qui a fait des choses très variées dans sa
vie.
Notre danger, à nous cinéastes, c’est d’être labellisés, de devenir
des monolithes et faire toujours le même film. Lui a toujours essayé
de faire des choses différentes. Je partage avec lui beaucoup de choses,
en particulier le fait d’être européen et de me battre pour
une certaine idée du cinéma. En ce moment, c’est pas tellement facile.
On en parle souvent, avec Milos. Lui a fait le choix d’habiter les
Etats-Unis, moi non. Mais, tous les deux, on se bat pour un cinéma
qui soit un cinéma personnel quoique un cinéma fait avec les moyens
matériels qui nous permettent de nous battre avec des films qui n’ont
pas les mêmes ambitions, parfois, que ceux qu’on a envie de faire.
Je pense qu’AMADEUS est une très, très grande réussite. C’était
une très belle pièce de théâtre, il faut dire. Mais c’est un film
sans acteurs véritablement célèbres, sur un thème qui est quand même
beaucoup plus compliqué qu’on le croit. C’est pas un film sur Mozart,
c’est un film sur l’injustice de Dieu. C’est quand même un sujet délicat!
Donner autant de bonheur à autant de gens autour du monde sur un sujet
aussi particulier m’impressionne. Ca me plairait qu’il y ait plus
de films comme ça.
JJA


