Stupeur et Tremblements : la complicité CORNEAU – ANGELO

Eloigné depuis plusieurs années de son métier d’opérateur à cause de son passage à la réalisation (Le Colonel Chabert, Voleur de vie…) Alain a accepté avec enthousiasme la proposition d’Yves de se remettre à diriger la photo d’un film principalement à cause de la décision de tourner en Vidéo Haute Définition (HD 24P). Cette nouvelle manière d’envisager l’image d’un film l’a séduit.

Ayant déjà eu l’occasion, sur son dernier film en tant que réalisateur opérateur (Sur le bout des doigts) d’utiliser la vidéo HD, il cite en référence cet outil qu’il avait alors commencé à apprivoiser.

Pour « Stupeur et tremblements », le choix d’image délibéré était de se rapprocher d’une sensation de précision différente du 35 mm, de rigueur propre à ce rendu « un peu japonais » qu’on associe à la vidéo HD tout en jouant discrètement sur la saturation des couleurs. Il se trouve que ce nouveau support était assez adapté au sujet. De plus, après quelques essais, on s’aperçoit vite en situation que les caméras numériques offrent une définition en basses lumières inégalée, particulièrement intéressante pour les regards dans les gros plans de comédiens. Comme le film repose énormément sur des échelles de plans assez rapprochées (plan moyen à gros plans de visages), la pureté des images, le détail incroyable qu’on récupère sur l’écran de contrôle est un véritable gain en ce qui concerne le contrôle sur le plateau. On peut beaucoup plus facilement qu’en 35 observer finement toutes les subtilités du jeu d’un comédien. Cette « vérité » en direct est pour Yves l’occasion d’éliminer toute confusion, ou erreur de compréhension entre membres de l’équipe. Par exemple, il ne peut plus y avoir de malentendu sur un choix de la profondeur de champ, puisque chacun peut constater le résultat final en direct sur l’écran. Si c’est bien sur le moniteur, ça sera bien aussi plus tard. En revanche si ça ne marche pas, inutile de se retrancher alors derrière l’alibi technico-artistique du « ça sera mieux en salle, ou après l’étalonnage… » Etre un peu en prise directe avec le résultat, comme en quelque sorte un peintre avec sa toile.

Un avantage très important comparé au tournage classique en 35mm, où il faut attendre les rushs au moins jusqu’au lendemain pour pouvoir juger le rendu d’une séquence. Cette vision précise et instantanée autorise un travail en profondeur sur l’image au moment même du tournage, avec pourquoi pas, selon Yves , des apports et des avis éventuels de collaborateurs qui n’auraient normalement pas pu formuler la chose sans voir l’image se créer devant eux.

Une nouvelle façon de considérer la fonction de directeur de la photographie. Au risque aussi de voir un interminable ballet de gens de la production venir donner leur grain de sel sur des films où le contrôle artistique de la mise en scène est peut être moins évident.

Cette manière de pouvoir travailler l’image directement sur le tournage est donc bien à considérer comme un moyen non pas de « filmer le plus neutre possible » pour ensuite tout faire à l’étalonnage numérique, mais bien d’essayer de se rapprocher le plus possible du rendu désiré sur le moniteur HD.

D’un point de vue purement technique (signal vidéo encore limité dans la restitution des hautes lumières) il est intéressant de constater que le numérique paraissait, au départ, un peu contre-indiqué pour réaliser « Stupeur et tremblements ». En effet, le tournage à 95% dans des intérieurs jours de bureaux tournés en décors naturels n’était pas pour faciliter le rendu des rapports de contraste assez élevés notamment entre l’intérieur et les découvertes extérieures. Pour à la fois gérer cette contrainte, ne pas être tributaire des changements de météo, et surtout ne pas avoir à perdre de temps sur le plateau, Yves a décidé de faire globalement « chuter » l’ambiance naturelle d’intérieur jour assez lumineuse en collant sur chaque fenêtre plusieurs couches de gélatine DN 0.9 , diminuant drastiquement le niveau maximal des découvertes. Transformé en une sorte de bureau très sombre, et cela même en plein milieu de la journée, le plateau de « Stupeur et tremblement » s’est ainsi « adapté » à la sensitométrie des capteurs HD, bien plus à l’aise dans les basses que les hautes lumières. La quantité de lumière ensuite rajoutée sur les comédiens était si faible que les photographes de plateau de passage étaient à leur grand désespoir en perpétuelle sous exposition chronique pour leurs clichés !

Commençant à ouverture moyenne, les plans les plus larges tournés en milieu de journée n’engageaient en général que quelques petits projecteurs bien placés. Au fur et à mesure que la lumière extérieure baissait, Yves réduisait alors cette quantité, tout en ouvrant le diaph pour pouvoir tourner presque jusqu’à la nuit tombée, tout en conservant l’effet jour raccord.

Concernant le tournage en lui-même et l’utilisation de l’outil caméra, Yves Angélo regrette bien entendu certains aléas de jeunesse, comme la médiocrité du viseur noir et blanc , ou bien le problème du tirage optique « flottant » (Back Focus) . En effet, il est nécessaire de vérifier ce dernier à chaque changement d’optique, sous réserve de perdre irrémédiablement le point sur certaines prises. Egalement au rang des critiques ; le bruit émis par la caméra et le moniteur, particulièrement gênant dans certaines conditions de prises de sons synchrones.

En ce qui concerne la postproduction, et le retour sur film, Alain Corneau raconte que, ce retour sur pellicule 35mm a d’abord été effectué de manière empirique, ce qui aboutissait à des résultats un peu bizarres et parfois sans correspondance réelle avec ce qui avait pu être contrôlé sur le moniteur de référence. C’est grâce à l’utilisation d’un logiciel spécifique d’étalonnage (Alice) associé à l’imageur Arrilaser, que le contrôle exact du rendu a pu s’effectuer correctement chez Eclair. A ce sujet, Yves Angelo pense néanmoins que cette phase de conversion du numérique vers l’argentique reste la plus délicate. « Le tournage numérique ne se généralisera vraiment qu’une fois que le retour sur film pourra être évité C’est à dire quand la projection numérique se sera imposée dans les salles. »En conclusion de cette première expérience du tournage en HD, Alain Corneau est vraiment enchanté. Ayant près de quarante ans d’expérience dans le milieu du cinéma (depuis ses débuts en tant qu’assistant de Costa Gavras dans les années 60) , il n’hésite pas à comparer la révolution de la HD à celle qu’à connu le son à la fin des années 80 quand la restitution digitale est arrivée (« Tous les matins du monde » fut d’ailleurs un des premiers films français à exploiter l’ampleur du son numérique grâce au procédé LC Concept, ancêtre du DTS) Grand amateur de musique, et audiophile exigeant, il se souvient alors notamment des réserves stériles opposées par les défenseurs du microsillon et du son analogique face à l’arrivée du CD numérique. « Comme à chaque évolution technologique, il y aura toujours quelques grincheux refusant la modernité pour critiquer telle froideur ou tel manque subjectif de qualité à l’image ou au son. Pour moi, l’avenir est tout tracé , la prise de vue numérique représente vraiment le futur du cinéma, plus proche du réalisateur, plus facilement contrôlable, et tellement plus en phase avec le jeu des comédiens. Même si, comme toujours en matière de cinéma, on ne peut pas formuler de théorie de principe ».