– Cinq années se sont écoulées depuis Est-Ouest votre dernier film avec Régis Wargnier …
En fait, Man to Man a été un film assez long à monter, avec un casting international et un assez gros budget,pour un projet généré par une production française indépendante…Les repérages ont commencé en octobre 2003 pour un début de tournage en février 2004.
L’histoire du film nous plonge en 1870,en pleine ère Victorienne et je me suis aperçu que je connaissais très mal cette époque !Les états se partageaient le monde et cautionnaient leurs colonies en montrant des « sauvages » dans leurs zoos,un après-Darwin bien étrange… Au contact de la chef décoratrice, Maria Djurkovic (The Hours,Billy Eliott…), ou de l’assistant réalisateur Nick Heckstall Smith, j’ai beaucoup appris sur cette période du point de vue anglais. On a par exemple visionné un film anglais « Mrs Brown » qui parle de la Reine Victoria, et de sa vie après le décès de son mari ; comment son empire s’est bâti alors qu’elle fuyait les affaires de l’état pendant des années….Maria a fait un travail de documentation gigantesque sur les meubles, les décors intérieurs, ainsi que sur les peintures figuratives de cette époque. Je me suis rendu compte que beaucoup de ces tableaux représentant des scène de rues,des ambiances industrielles,des ports,des gares ,des paysages étaient peints au format « cinémascope ». J’ai essayé de convaincre Régis de travailler en 2.35 sur son film, mais en vain. Il est très fidèle au 1.85 qu’il a employé sur tous ses films, peut-être une superstition…
Régis avait été très emballé par le rendu d’Est-Ouest. Et il m’a demandé de partir sur une image un peu similaire. Pour mémoire, nous avions lors de ce film précédent pour un tournage flashé à la prise de vue, sur pellicule assez douce, puis un traitement ENR(sans blanchiment ou presque…) positif en fin de chaîne au laboratoire. Cette solution avait donné d’excellents résultats tant que les copies étaient bel et bien développées selon ce procédé spécial. Si tout a été respecté lors de la sortie française du film, en revanche il n’en a pas été de même à l’étranger, et notamment aux USA (où le film a d’ailleurs été nommé aux oscars). Là-bas, seule une petite quinzaine de « copies de prestige » venaient d’Eclair tandis que tout le reste avait été fabriqué à Toronto par, je crois, Deluxe selon un procédé d’internégatif musclé…rien à voir !. J’ai à ce sujet une petite anecdote révélatrice. Peu après les Oscars, j’ai été contacté par un réalisateur américain qui avait adoré l’image du film lors d’une des projections à l’académie (une des copies de prestige) et qui voulait savoir quelle avait été la méthode utilisée. Quelques semaines plus tard, profitant de la sortie en salle, ce même réalisateur entraîne son producteur voir le film à New York. Je le remercie d’avoir eu la délicatesse de me rappeler en me faisant part de sa surprise d’avoir vu cette fois un film tout gris !
C’est face à ce problème de la pérennité de l’image du film, chose qui n’est jamais mentionnée dans les contrats de distribution, que j’ai voulu cette fois ci trouver une parade en proposant à Régis de faire un étalonnage numérique sur tout le film. Il y a eu quelques avancées sur le numérique et son coût…Je crois que la scène dans Est-Ouest du nageur qui passe à l’ouest de nuit et qui dure 2mn 45 étalonnée sur Flame a coûté presque aussi cher que tout l’étalonnage sur Lustre de Man to Man ! J’exagère à peine…
Cela m’a paru la solution pour pouvoir aboutir à une fabrication d’éléments internégatifs « industriels » qui puissent ensuite être tiré sur une pellicule positive classique, selon une norme et des réglages tout à fait standardisés… et dans tous les laboratoires du monde !
– Et au sujet des nombreux extérieurs jours ?
Oui c’est l’autre bonne raison pour moi d’opter pour l’étalonnage numérique. D’autant plus que le film allait se tourner à moitié entre l’Afrique du sud et l’Ecosse. Le tout avec un panachage assez inévitable (dispos acteurs, contraintes de budget…) qui a abouti à tourner des extérieurs en Afrique du Sud censés se passer en Ecosse dans l’histoire…
En effet, si la partie africaine de l’histoire ne représente qu’une dizaine de minutes à l’écran, nous avons tout de même passé près de 9 semaines là bas (en intérieur et extérieur).
Et là, il se pose certains problèmes d’ordre purement planétaire qui veut par exemple que l’incidence du soleil est environ de 85° à midi au mois de mars en Afrique du sud, tandis qu’elle ne dépasse pas les 42° en Ecosse au mois de mai à la même heure… Il en résulte une très grande différence de rendu en terme d’orientation, de puissance qui allait me poser de gros problèmes de raccord sans l’aide du numérique.
– Comment convaincre un réalisateur qui n’a jamais travaillé avec cette méthode ?
Souvent l’étalonnage numérique a été affilié à des effets d’image assez poussés (comme j’avais d’ailleurs pu le faire sur Astérix) , et ça peut faire peur. Régis en sortant d’Arsène Lupin photographié par Pascal Ridao et étalonné par Isabelle Julien chez Eclair,semblait convaincu de l’apport artistique de la méthode. Il sait faire confiance,il est très ouvert à l’innovation si cela sert le film. Par exemple,il déteste,ou plutôt il détestait le steadicam et Man to Man est à moitié tourné au steadicam (Stuart Howell a cadré tout le film,steadicam,dolly etc…)!Un metteur sait choisir ce qu’il lui faut.
– Et d’un point de vue production ?
Le réalisateur n’est en effet pas le seul à convaincre,il y a aussi la production à cause du surcoût…
Quoiqu’on en dise, même sur un film de cette taille, le surcoût du numérique est toujours un problème à faire accepter,surtout quand ce n’est pas dans le devis. Pour mieux faire passer la pilule et faire des économies dans le budget image, j’ai suggéré de tourner en 3 perforations , ce qui nous a permis d’économiser sur la pellicule et sur le développement négatif,mais ce n’est pas suffisant. En même temps, je pense que Farid Lahouassa, le producteur a compris le projet artistique derrière cette chaîne et la manière visuelle de raconter l’histoire. D’autant plus que le film est tout en nuances et que certaines ambiances au final tiennent vraiment à la précision et à la dextérité du travail d’Isabelle Julien. L’étalonnage numérique est l’aboutissement d’un projet au tournage et c’est cela qu’il faut faire comprendre aux producteurs et pas leur raconter des bobards sur les raccords lumières…Quand il pleut et bien il pleut !Même avec l’étalonnage numérique,le travail reste le même ;que serait l’image du film sans les magnifiques décors victoriens de Maria Kurkovic,avec leurs intérieurs très sombres et surchargés et leurs peintures très denses et brillantes (pas facile) ;que serait l’image du film sans la beauté et la justesse des costumes de Pierre-Yves Guéraud ;que serait l’image du film sans ma lumière…
Les séquences du début du film, notamment ce qui se passe près du fleuve donne une impression de tonalité assez froide et aux couleurs désaturées…
Je voulais absolument rendre l’impression d’une « Afrique vraie » à l’écran. Ce qui n’était pas gagné, car l’Afrique du sud n’est pas vraiment l’endroit idéal pour trouver de la forêt équatoriale. En essayant de tourner le plus possible par temps couvert, je pensais pouvoir retrouver cette ambiance caractéristique un peu humide et brumeuse qu’on a normalement dans ces zones du monde. D’ailleurs cette ambiance sombre dans la forêt a parfois été tellement sombre qu’on n’a pas pu tourné. J’essayais de faire de l’humour en disant que la lumière était tellement basse qu’on pouvait marcher dessus… Au bout de 2 jours sans tourner,c’est moyennement drôle… Mais comme on n’était pas non plus sur un budget hollywoodien, il a fallu très vite se confronter à des conditions très différentes. D’autant plus que le lieu qui nous a servi était à 3h de trajet de l’hôtel et 25 mn de marche à pied, ce qui excluait tout groupe électrogène, toute machinerie lourde ou projecteurs … Evidemment je n’ai pas eu le temps gris souhaité, et c’est là où il faut faire preuve de sens pratique pour jouer avec les passages de nuages, profiter de l’ombre occasionnée par le relief avoisinant et tourner très très vite souvent à deux caméras …même le clap dérange ! Ensuite l’étalonnage numérique m’a vraiment été d’un grand secours, me permettant de raccorder entre tous ces plans. Sachant par exemple que même si on tourne à l’ombre par temps très clair, les ombres ont tout de suite tendance à se teinter du bleu de l’azur, et créer des reflets sur les peaux noires radicalement différentes de celles obtenues par temps couvert… Finalement on a réussi à unifier le tout en conservant l’idée de départ d’une image claire et froide, avec des verts volontairement éteints qui tire un peu vers le rendu qu’on obtient d’habitude à partir d’un traitement sans blanchiment.
J’ai eu d’ailleurs du mal à faire accepter ce même rendu d’image sur la scène de fin du film où il a été un moment question de réchauffer les peaux, et de donner un ton plus doré. Mais je reste persuadé qu’on ne peut pas changer ce type de choix fondamental, même avec la puissance du numérique. Une scène tournée froide ne peut pas être transformée à la fin en ambiance ensoleillée sans perdre sa cohérence.
Nous avions des rushs vidéo en DVD, mais qui nous arrivaient souvent très tard lors de la partie Africaine. Pour faciliter le travail de ce premier étalonnage, je me suis muni d’un Leica numérique (le digilux1). En le calibrant manuellement pour chaque ambiance et en terminant l’étalonnage sur Photoshop, j’ai pu envoyer à Miguel Béjo, l’étalonneur des rushs des références tout à fait acceptables ce qui a permis de conserver une certaine homogénéité lors du montage Avid….Même si parfois en Afrique la connexion Internet , très capricieuse, m’a parfois obligé d’attendre une demi journée pour transmettre deux photos en basse définition…
La séquence de poursuite nocturne au milieu du film est un vrai challenge en terme d’image…
J’ai de plus en plus de mal à me résoudre à éclairer la forêt ,la nuit. En ville, c’est naturellement très différent, il y a des sources en tout genre sur lesquelles on peut s’appuyer. Mais à la campagne ça prend soudain des proportions gigantesques en terme de prélight et de matériel déployé, pour tourner finalement dans une zone toujours assez limitée. Tout ça en plus pour aboutir à un rendu sous titré « vous êtes au cinéma ». C’est pour cette raison que j’ai voulu tirer parti de l’étalonnage numérique sur Man to Man et tourner entièrement cette poursuite en « nuit américaine » du troisième millénaire.
Mon souci, est encore venu de la météo : je comptais naturellement sur un temps gris bien plombé très fréquent en Écosse .,.mais le ciel n’avait pas le plan de travail ! Comme par hasard, nous nous sommes retrouvés souvent avec un soleil radieux ! Là encore l’étalonnage avec Isabelle Julien nous a permis de raccorder entre les différentes parties, la scène la plus délicate restant celle de la chute de cheval de Joseph Fiennes, tournée en plein cagnard. J’ai pu aussi conserver l’esprit d’une évolution de lumière entre le début de la poursuite, qui semble se dérouler vraiment de nuit, jusqu’à la fin au bord de la falaise où le ciel s’est résolument éclairci avec l’aube,les nuits sont courtes en Écosse…Cela me fait penser à une séquence que je regrette,en voulant trop jouer la lumière écossaise,j’ai fait une scène de dîner au bougies avec du soleil dehors…et bien cela fait erreur,où ai-je été cherché cela,cela n’apporte rien à l’histoire,cela a juste été super dur à faire…
Oui, à l’exception de petites fluostars sur batterie pour donner quelques brillances sur les visages,. En revanche, j’ai souvent joué du contrôle HF du diaph sur les mouvements de caméra pour pouvoir compenser selon les axes.
Et puis certains plans, comme ceux du début, se devaient d’être tourné dans des créneaux horaires très précis (entre chien et loup) pour pouvoir conserver l’effet des torches brandies par les poursuivants.
– Avez-vous rencontré des difficultés techniques ?
Il y a bien eu 3 ou 4 jours sans aucun problème…Je crois que la forêt ne nous a pas vraiment porté bonheur…
On a eu quelques surprises d’abord en Afrique, avec deux journées totalement sinistrées durant lesquelles on n’a pas pu tourner du tout à cause du manque de lumière. Mais bizarrement, le ciel là bas peut vraiment s’assombrir de manière inouïe, et cela même sans qu’il ne se mette à pleuvoir. Ce qui sous les arbres devient très vite insurmontable, même avec de la 250asa.
Autre surprise, ce fut en Ecosse lors d’autres séquences de forêt (celles qui se déroule autour du camp recréé des pygmées), où plusieurs bobines ont souffert d’une erreur de développement au labo local sur le dernier bain, avec pour résultat une sorte de sans blanchiment négatif involontaire qui donnait une image inexploitable. Heureusement, de retour chez Eclair pour la finition du film on a pu faire des tests de re-développement sur des prises non utilisées, et s’apercevoir qu’on pouvait rattraper en partie la casse. En association avec la puissance du Lustre, on a pu raccorder les contrastes et les saturations de couleurs des scènes endommagées.
– En conclusion, êtes vous satisfait de la chaîne employée pour aboutir à l’image finale ?
Malheureusement pas tout à fait ! Car on n’a pas réussi à aboutir au résultat souhaité sans avoir à tirer sur la positive haut contraste Vision Premier. Nous avions énormément de nuances,de scènes délicates,d’atmosphère de fumée . Après deux semaines d’étalonnage nous n’arrivions pas à tirer le meilleur parti de l’image négative sans la pellicule haut contraste. Mais ce choix a été remis en question une fois tout le travail accompli. Il est important de savoir que ces pellicules coûtent environ 5% plus cher que les pellicules standard. Grâce aux fournisseurs et industries techniques,les spectateurs français pourront voir le film dans les meilleures conditions,mais qu’en sera-t-il dans les pays étrangers ?Il faudra s’en remettre à la bienveillance des distributeurs étrangers et à leur respect du film et de son image. Ce qui repose ce problème de pérennité de l’image .


