Carnets de voyage

Marseille, 7 avril 2004

Marseille dans un début de printemps, doux prélude au départ…

Fébrilité, voilà nous sommes prêts…

« Me voici sur la plage armoricaine. Que les villes s’allument dans le soir. Ma
journée est faite ; je quitte l’Europe. L’air marin brûlera mes poumons ; les
climats perdus me tanneront. Nager, broyer l’herbe, fumer surtout ; boire des
liqueurs fortes comme du métal bouillant, -comme faisaient ces chers ancêtres
autour des feux.
Je reviendrai, avec des membres de fer, la peau sombre, l’oil furieux : sur
mon masque, on me jugera d’une race forte. J’aurai de l’or : je serai oisif et
brutal. »
Arthur Rimbaud

« Voyager ! Perdre le pays !
Devenir un autre constamment,
Pour l’âme pas de fondement
Sinon voir, voir sans merci. »
Fernando Pessoa

Les mots de Rimbaud ont tourné dans ma tête depuis des années, ceux de Pessoa
sont apparus plus récemment, devant l’imminence du départ, devant aussi
l’espace à parcourir.

Désormais plus de peurs, plus d’inquiétudes, nous allons plonger dans un
nouveau temps forgé par le voyage en voilier sans date de retour, au gré de
nos désirs.

A une autre époque, le temps apparaissait vertical, un cheminement des
ténèbres vers la lumière divine et le Paradis.

Pour les Hommes de l’Occident d’aujourd’hui, il est horizontal, cheminement
ponctué d’étapes.

En voilier voici un temps différent relié à la vie de l’atmosphère et à notre
curiosité :
Lieux de la terre, saisons de cyclones, courants et vents favorables, envie de
découvrir l’au-delà de la ligne d’horizon.

Une histoire pourrait illustrer cette autre conception du temps qui se
présente à nous :

Je me souviens souvent de la nuit qui précéda notre départ des Lavezzi (îles
dans les Bouches de Bonifacio) pour la Sardaigne. La direction que nous
prendrions le lendemain, Est ou Ouest, conditionnerait le sens dans lequel
nous ferions le tour de la Méditerranée, le Nord puis le Sud ou bien le Sud
puis le Nord. Nous avons étudié la carte une grande partie de la nuit, puis
ivres de fatigue et d’indécision nous nous sommes couchés sans rien décider.
Au matin, le vent soufflait de l’Est nous sommes parties vers l’Ouest. C’était
une évidence et nous avons retenu cette première leçon tout au long du
voyage : nous pouvons explorer toutes les possibilités mais la décision finale
ne nous appartient pas.

En route.

Le départ réel et symbolique par le Vieux Port de Marseille aura bientôt lieu,
une dernière fois je regarderai la plaque de fondation de la ville :

ICI
VERS L’AN 600 AVANT J.C.
DES MARINS GRECS ONT ABORDE
VENANT DE PHOCEE
CITE GRECQUE D’ASIE MINEURE

ILS FONDERENT MARSEILLE
D’OU RAYONNA EN OCCIDENT
LA CIVILISATION

En sortant du port, puis au large en regardant la ville s’étageant sur les
collines en croissant autour de la rade, je penserai aux marins venus d’Asie
Mineure.

Curieux, désireux de nouveaux échanges, ils furent probablement bien surpris
et émerveillés lorsqu’ils découvrirent cette calanque si bien protégée.

Et déjà en cet instant je sais qu’ils ressurgiront de nouveau de ma mémoire à
des milliers de milles nautiques de ce lieu qui m’a si généreusement accueilli
pendant quatre ans.

Je me sens profondément leur héritier.

Pour me préparer à quitter l’Europe, j’ai exploré les paysages marins, les
sources terrestres de ces hommes de la lointaine Antiquité.

La Méditerranée, je l’ai allégrement sillonnée de l’île de Corse à l’île de
Kastelhorizon, de l’île de Pantelleria à l’île de Samothrace.
Le continent européen, j’ai tenté d’explorer et de rassembler sa complexité de
Lisbonne à Varsovie, de Londres à Istanbul.

Je suis ivre des terres et des mers de mes origines, j’ai envie aujourd’hui
d’Océans, je rêve de plonger dans le syncrétisme bouillonnant de la planète.

« Oh que ma quille éclate, oh que j’aille à la mer ! »
Arthur Rimbaud, le Bateau Ivre.

Et voici déjà Gibraltar : le détroit est le dernier point géographique à la
possible référence grecque, les « Colonnes d’Hercules » de l’Antiquité.

Ici « Mare incognita » commence entourant les multitudes de « terrae incognitae. »

Du « Cabo da Roca » situé en territoire portugais, pointe de terre européenne la
plus à l’Ouest du continent, j’ai perçu ses dimensions, sa couleur, ses
mouvements.

« Notre » mer familière était bien loin de ce grand univers-là.
Mer capricieuse, mer sur les rives de laquelle courent toutes les fractures
mais aussi toutes les troublantes origines communes.

Le puissant océan nous portera, nous nous loverons dans le flux des alizés
favorables à celui qui quitte l’Europe.

Mythiques marins de Phocée, je vous porte en moi, je prolongerais votre route
pour mouiller à nouveau dans la rade de vos origines à Foça en Asie Mineure.
Frères mythiques par-delà les siècles, vous entretenez en moi une généreuse
ébullition d’intelligence et d’émotion !

Une fleur des îles Marquises poussera sur le temple de Dionysos…
Les chemins maritimes croiseront les chemins intérieurs…

Le voilier est là, près à partir, nous l’avons appelé OREO pour la beauté du
son.

A bientôt ! Le voyage est devant nous, à vivre et à écrire !

C’est avec beaucoup de joie que nous tenterons de vous le faire partager en
transcrivant dans l’écriture la magie de la vie qui s’annonce…

Avec tout notre humanisme,

François et François

—–

De Palma de Majorque, le 6 juillet 2004

Préambule

Première lettre du voyage trois mois après notre départ de Marseille : après si
longtemps, il est nécessaire de décrire brièvement nos péripéties.

Nous avons longé la côte occidentale de la Corse, Ajaccio nous a accueillis pour
une escale technique de quatre semaines, puis nous avons sillonné en tout sens
les Bouches de Bonifacio de Porto Vecchio à Palau en Sardaigne.

Nous avons suivi la côte sarde jusqu’à Stintino où nous avons attendu des
conditions météo favorables pour traverser vers Minorque.

Mahon, Ciutadella furent nos escales sur cette première île de l’Archipel des
Baléares. Nous avons poursuivi vers Majorque pour atteindre Palma en passant
par la côte Nord de l’île, la plus sauvage car la plus montagneuse.

La suite du programme : Ibiza, Gibraltar, Tanger.

Palma de Majorque

Voici donc maintenant presque trois mois que nous avons quitté Marseille.

La Méditerranée nous relie toujours à notre port des origines mais nous sommes
maintenant installés dans le voyage.

De petits jets d’eau alimentent en une courbe élégante une longue fontaine
formant canal. Les odeurs sont celles délicieuses des lieux de la Méditerranée
qui ont la chance de connaître une eau abondante : suave laurier rose,
profondeur mystérieuse du buis, fraîcheur de l’acacia.
Le palais de l’Almudaina domine les jardins de sa pierre dorée, de ses fenêtres
gothiques et de ses loggias arabo-andalouses.
L’air est marin, la Méditerranée de l’été, caressée par une tendre brise, joue
avec les rochers de la digue.
La ville de Palma s’agite au-delà des murets des jardins, la modernité ne laisse
plus la place à la quiétude des après-midi de chaleurs.

Tout concourt à l’écriture !

Nous sommes toujours dans notre matrice originelle, dans notre liquide
amniotique, comme la si délicatement suggéré un ami d’Ajaccio. Gibraltar
marquera vraiment la rupture, le bond en avant. Pour l’instant, nous savourons
comme un fruit généreux cette Méditerranée de l’été, nous pestons aussi parfois
contre elle, contre cette terrible absence de vent qui nous oblige plus que de
raison à utiliser le galérien moderne qui nous accompagne au creux de la cale,
le moteur.

En repassant par la Corse, en retournant dans les mouillages de notre premier
voilier, en parcourant les lieux de tournage de ces dernières années, j’ai
songé à toute l’histoire qui s’est lentement tissé avec cette île.

Je suis arrivé la première fois sur l’île en ferry pour un tour en vélo dans le
Sud par un mois de mai doux et fleuri. Nous vivions alors de pain et de lonzo
et en arrivant dans le golfe d’Ajaccio, nous avons voulu fêter l’événement par
de la polenta. Nous avons fait notre première tentative culinaire à l’eau de
mer : la Méditerranée n’est pas la Baltique, les 35 grammes de sel par litre
ont eu raison de notre appétit et du plat de polenta.

Pus tard c’est avec notre propre voilier que nous découvrions la Revelata (phare
de Calvi) au petit matin, nous glissions sous les remparts pour rejoindre ce
mouillage si favorable aux navigateurs.

Et puis ce fut le travail à France 3 Corse qui me permit d’arpenter l’île et de
l’aimer avec plus de raison que d’admiration. J’ai écouté parler de
l’attachement à la terre, je me lie aux terres que j’aborde dès qu’elles me
racontent leurs histoires, dès que des liens d’humanité s’établissent entre
elles et moi.

L’île de mon travail et de mes premières croisières m’a fait un dernier cadeau :
pendant deux semaines nous avons pu naviguer avec de merveilleuses conditions
météorologiques entre sa pointe sud et sa voisine la Sardaigne.

Dans un enivrant jeu de miroir, nous sommes passés d’une île à l’autre,
observant la mer de la terre, la terre de la mer et la terre d’une autre terre.
Ce vaste décor est celui d’un opéra où se succède les scènes tragiques des
tempêtes et l’enthousiasme du premier acte de la Traviata.

Au cour de ce paysage mi-marin mi-terrien, sur un rocher isolé de l’Archipel des
Lavezzi, je me suis interrogé sur ces îles pointillées qui parsèment les Bouches
de Bonifacio : où sont les continents ? Chaque parcelle de terre entourée d’eau
peut-être l’île d’un ensemble terrestre plus grand qui serait son continent.
Finalement, ne sommes-nous pas toujours sur le continent d’une île plus petite
?

Notre vie s’écrit, rythmée par les navigations souvent exaltantes mais aussi
parfois laborieuses, par la curiosité pour de nouvelles terres, par l’entretien
du voilier, par des moments de calme et de détente entre la mer et la terre.
Nous avons le sentiment de vivre ce que nous avons choisi, indépendamment des
contraintes. Une limite sournoise et insurmontable demeure cependant et
l’immensité des mondes à découvrir et des connaissances à explorer la rendent
encore plus flagrante, absurde, injuste et cynique : le temps de vivre nous est
compté.

Nous quitterons Majorque demain : l’ancre traverse les eaux mouvantes et
s’accroche à la fermeté tendre du fond, elle nous épargne la dérive et
l’échouage. Pour la décrocher et la remonter, l’effort est toujours nécessaire.
Mais une fois à la proue, elle se plaît à vaillamment accompagner le mouvement
du voilier en narguant les embruns. Ainsi peut-être devenons-nous ?

Amicalement,

François et François

—–

De Tanger, le 20 septembre 2004

Prologue

Depuis Palma, nous avons rejoint Ibiza, île de la fête et du luxe. Puis nous
avons descendu la côte espagnole en faisant une incursion à Grenade pour nous
éblouir à nouveau devant l’architecture arabo-andalouse. Gibraltar fut une
escale technique pour affiner certains aspects d’Oreo. Du haut du rocher de
Gibraltar, le Djebel Tarik des Arabes, nous avons observé les trois points de
nos doutes et de nos biographies passées et à venir : la Méditerranée,
l’Afrique, l’Atlantique au-delà du Détroit. L’au-delà du Détroit est devenu
obsédant et fascinant. Et nous voici désormais à Tanger. Nous allons descendre
doucement la côte marocaine jusqu’au Canaries, les vents ne semblent pas
suffisamment favorables pour atteindre Madère et le temps passe.

Tanger

Ivresse d’odeurs, de foules, de regards. Nous avons franchi Gibraltar.
Oreo est amarré sous la Médina de Tanger. Autres rythmes, autres codes. L’Europe
si proche est loin derrière nous mais elle est ici l’objet de tous les
fantasmes, jusqu’à l’exaspération.

La transition est brusque, toujours : le premier jour est celui de la
non-appartenance au lieu. Le temps passe et la rue nous appartient aussi.
L’escale devient nouvelle terre d’accueil, la vie et le voyage se mêlent de
nouveau. Les échos des années marseillaises résonnent dans la vie d’aujourd’hui
: instants simples partagés avec un inconnu, atmosphères de lieux : nous nous
sentons vivre.

Le carnet de voyage a la couleur des pays qui l’inspirent : des nuances
délicates des Baléares, nous sommes passés aux contrastes saisissants, à la
profondeur de champ d’une société en mutation.

Tanger, cousine de Marseille, Tanger autre côté du miroir. Tanger, ouverte sur
le Détroit et l’Océan, l’Espagne pour horizon, la montagne en arrière pays,
zone de contact et de rupture, symétrie de Gibraltar, ouvert sur le Détroit,
fermant la Méditerranée.

Le Détroit, c’est le baptême du courant : courant favorable qui se fait muscle
puissant et nous happe soudain, étrangeté des vagues qui luttent contre une
force contraire, mer qui se creuse sans raison. La géographie de la surface
mouvante qui nous porte est en mutation.
Les brumes voilent souvent le mariage des eaux atlantiques et méditerranéennes.
Nous avons joué dans les flots aux portes de l’Océan, nous pensons aux marins
de Phocée découvrant la marée.

Tanger enveloppé dans la moiteur et la poussière du Sahara.

Tanger révélatrice aussi de ma douleur de nomade : j’investis un nouveau lieu,
construis de nouveaux repères, lie des amitiés vivantes d’échanges passionnés
et je reprends ma route.
La découverte et l’adieu irriguent chacun de mes pas, j’apprends à connaître et
j’aime, l’émotion me submerge. Merci Nourredine pour ton intelligence du Monde,
merci Abdou pour ta sensibilité.

La douleur du partir imprègne le lâcher des amarres.

Ainsi je souhaite aimer le Monde, dans le mouvement.

Tanger, tu es la porte de notre nouvel Océan.
Atlantique, la mer au-delà de l’Atlas.

Nuit de brouillard dans le port de Tanger.
Centaines de voitures arrêtées.
Des émigrés marocains rentrent en Europe,
Attente.
Rondes des ferries dans le Détroit.
Adolescents des campagnes rêvent d’une partance clandestine.
Les grilles du port ne sont pas hermétiques.

Soldats dans la brume.
Lumières de Tarifa à portée de main,
Désirs confus et obsédants qui enveloppent les biographies qui se croisent :
« Tu es de la France ?
Je cherche un camion pour retourner là-bas, j’ai grandi à Orléans mais mon père
m’a ramené ici à l’age de 13 ans, je veux retourner, j’ai peur, c’est
dangereux, un garçon qui voulait partir est mort hier dans le coffre d’une
voiture.
Je m’appelle Ismaël, j’ai 17 ans, donnes-moi ton adresse, je viens te voir quand
je serais en France »

A bientôt

François et François

—–

De Las Palmas de Gran Canaria, le 20 novembre 2004

Prologue

Après Tanger, nous avons suivi la côte marocaine dans un sympathique cabotage.
Nous avons réalisé notre première grande traversée avec Oreo (quatre jours !)
d’El Jadida au Maroc à Graciosa, première île au nord-est de l’Archipel des
Canaries. D’une île à l’autre (Graciosa, Lanzarote, Furtaventura, Gran
Canaria), nous sommes arrivés au mouillage de Las Palmas de Gran Canaria où de
nombreux navigateurs finissent d’océaniser leur voilier pour la grande
traversée vers les Caraïbes. Nous faisons de même en espérant pouvoir reprendre
la route assez tôt pour profiter aussi des îles du Cap Vert avant de rejoindre
Salvador de Bahia.

Un petit texte sur la vie en mer.

Histoire de l’Océan

Vent heureux.
El Jadida, Maroc.
Les coffres garnis de dattes, d’épices, de musiques, de fruits frais et de
poissons.

Le môle est peuplée d’enfants et d’adolescents.

Dernières paroles lancées au voilier de la terre qui s’éloigne :

– Vous êtes d’où ?
– De Marseille.
– Ah ! Marseille, la Vierge de la Garde !!!

Devant nous, quatre jours d’océan.

Les yeux sur l’étendue circulaire, l’esprit au Maroc, la pensée avec Marguerite
Yourcenar, faire le tour de sa prison avant de quitter vraiment.

Roulis. Roulis.
Lune rousse sur l’horizon nocturne.

Chaque vie aperçue est un événement :
Silhouette massive de navires, mouettes au ras des embruns, dauphins un instant
à l’étrave.

Courir au-delà du vertige de l’immensité océane :
Lire, passer du désert sans limite au fourmillement intérieur de l’imaginaire.

Tour de veille,
Préserver l’énergie vitale,
Le vent pourrait forcir.

Météo marine en temps universel :
Radio,
Echos inattendus de la fureur du Monde.

Respirer.
Deux humains, en toute confiance avec un voilier, scrutant le mouvement des
éléments : teintes du ciel, rythme de la houle, variations du vent.
Deux humains, quelques mots, exister.
S’offrir à l’Océan.

Mouvement. Mouvement. Mouvement.
Mouvement briseur de sommeil.

Aube du quatrième jour :
Une terre posée sur l’horizon,
Une île au mouillage possible.

Ancrer.

Évoquer l’immobilité du sol.

Dormir vraiment.
Descendre à terre.
Se hisser au-dessus de l’eau,
Atteindre le sommet d’un cône volcanique érodé.

Caresser des yeux le mouillage, embrasser l’île.
Observer le Nord, la route sillonnée.
Méditer vers l’Ouest.

Redevenir un terrien, être social.
Garder au creux de soi l’accord fragile avec l’Océan.
Résister aux craintes et aux doutes.

Mer à parcourir, mer franchie.
Jeux aléatoires de la séduction océane :
Rentrer dans l’enchantement, prudemment.

Bonne route à tous et bon vent aux marins.

François et François

—–

De San Sebastian de La Gomera, le 3 decembre 2004

Bonjour

Mouillage

Las Palmas de Gran Canaria, un mouillage idéal pour achever la préparation du
voilier avant la traversée : protégé par le brise-lame du port de commerce,
bien abrité du vent du Nord, un peu rouleur pour rester amariner. Il a la
particularité d’être un des rares mouillages sûrs de l’Archipel, aussi malgré
son étendue, la centaine de voiliers qui le peuplent lui donnent une densité
parfois inquiétante selon le vent dominant du jour.

Les équipages s’activent : plus rien ne doit désormais manquer à bord, des
provisions aux pièces de rechanges, de l’eau potable à la quantité de carburant
disponible. La plupart des voiliers partent de Las Palmas pour les Antilles
directement, d’autres comme nous vont jusqu’aux Iles du Cap Vert.

Chacun vit ici son rêve. Une certaine appréhension règne parmi ceux pour qui
c’est la première fois, les alizés seront-ils réguliers, la houle sera-t-elle
légère ? Les marins aguerris qui en sont parfois à leur deuxième tour du monde
rassurent alors par un « Le plus dur est derrière vous » en parlant de la
Méditerranée.

Ce monde du mouillage est loin de la terre, il a sa vie propre, son atmosphère
internationale et marine, une communauté de direction à un moment de la vie de
chacun. La ville pourtant ardemment présente devient un décor mobile au grès de
l’évitement des voiliers autour de leur ancre.

Dans les cockpits, les navigateurs contemplent le paysage en mouvement, et
parlent de technique, des navigations passées et à venir. Quand les
conversations se prolongent parfois tard dans la nuit, les langues se délient
encore, et les voyageurs parlent de leurs choix de vie, des difficultés d’avant
le départ. Des instants étranges où des êtres qui se connaissent à peine parlent
d’eux-mêmes en toute liberté et sont heureux ensemble dans l’univers instable du
voyage, de l’océan.

Quelques minutes en annexe est un autre monde est atteint, la plage qui borde le
mouillage, une plage particulière au centre de la ville et au fond du port mais
une plage de jolie sable cependant. Cet espace est le lieu où je cours en fin
d’après-midi, ce moment précieux où après une journée de travail sur le voilier
il est bon de s’aérer l’esprit et le corps sur la terre ferme.

Le mouillage vue de la terre à cette heure-là est prometteur est enthousiasmant
: les voiliers jouent avec la perspective et composent une harmonie de coques
et de mâts que le soleil couchant colore de nuances mordorées. Plus loin les
grues du port de commerce dominent l’ensemble, la ligne du brise-lames clôt la
composition et rassure : l’océan est bien là, mais tenons le un peu à l’écart
de nos préparatifs pour le moment. C’est un des rares moment où plutôt que de
contempler la ligne d’horizon houleuse , les yeux apprécient un imposant et
rassurant mur de béton.

Quelques mots échangés chaque jour m’ont appris à connaître un groupe de jeunes
marocains qui chaque soir après leur partie de football attendent une berline
blanche.

Ils viennent d’Agadir, de Marrakech, d’El Jadida, de Layoune. Ils ont entre 15
et 17 ans, ils ont réussi l’aventure de venir ici trois ans auparavant. Le bon
age finalement pour vivre cette imprudente équipée, pour tenter sa chance vers
un avenir meilleur.

Ils ont rêvé d’Europe devant la houle qui déferle sur les longues plages du sud
du Maroc. Gibraltar est loin, trop surveillé, Layoune c’est le désert qui
rejoint l’Océan où tout est possible.
Avec l’aide financière et morale de leur parents inquiets pour leurs propres
avenir et ceux de leurs adolescents, ils ont embarqué sur des pateras comme les
appellent les Espagnol. Ces barques de fortune sont un éphémère assemblage de
bois de palettes, il faut écoper sans cesse, mais elle possède un moteur hors
bord. Deux jours d’Océan entassé dans l’embarcation et voilà la première étape
franchie vers le rêve : Fuerteventura, l’île de l’Archipel des Canaries
distante d’à peine cent kilomètres des côtes africaines. Ils ont erré quelques
temps dans ce nouveau monde puis l’Europe organisée les a recueilli. Rejoindre
la péninsule, voilà le nouvel objectif à présent. Cette Espagne d’outre mer
n’est pas celle de leurs rêve, c’est toujours l’Afrique disent-ils, cette
Afrique qui fait pourtant rêvé tous les navigateurs du mouillage.

L’ailleurs meilleur. meilleur pour survivre essentiellement pour ces adolescents
de l’inégalitaire royaume chérifien, meilleur pour s’épanouir pour les Européens
en voyage.

Les Canaries, archipel révélateur des regards opposés et des découpages brumeux
de l’espace terrestre : dernière escale européenne pour les uns, premier pas
vers une Europe encore lointaine pour les autres.

Les mondes se côtoient sur la grève mais nationalités et biographies de chacun
restent les frontières infranchissables des existences humaines. Le voyage
rappelle souvent cette réalité.

Ils voulaient tous embarquer sur Oreo pour Cadix. Je n’ai pas eu le courage de
participer à leur rêve.

Amicalement

François et François

—–

Apprivoiser l’Océan ? le 7 janvier 2005

Préambule

Un carnet déjà ancien mais un bon prélude à notre voyage trans-océanique.

Apprivoiser l’Océan

Du sommet de Ténérife, à 3500 mètres, il est doux d’observer l’Océan. La houle,
soudain légère ondulation, capte harmonieusement les rayons du soleil.

Sur l’étendue marine s’élèvent les repères tangibles des îles voisines : La
Palma, La Gomera, Hierro.

Nous voici partis de Ténérife pour La Palma. La lune rayonne sur l’Atlantique,
Ténérife domine notre horizon oriental de son imposante stature parsemée des
lumières de la vie des hommes.

Les 100 milles de la traversée vers La Palma sont une savoureuse promenade.

La Palma nous relie à l’intimité de la planète, le magma n’est pas loin de la
surface basaltique.

Des crêtes du volcan, nous avons de nouveau embrassé le domaine circulaire
offert à notre regard. Les cimes des îles voisines émergeaient des nuées qui
noyaient l’Océan.

Ici, nous avons surpris les limites possibles de l’immensité océane en
saisissant l’espace entre les îles. Un nouveau paysage marin se construit,
l’intervalle entre les îles devient une nouvelle mer intérieure.

Nous avons repris la mer au petit matin. Le calme régnait sous les falaises de
La Palma puis, au large, un souffle nous enleva à l’île suivant. L’Océan
brillait, les embruns volaient sur le pont. Nous plongions au creux des
ondulations frénétiques de la surface mouvante pour mieux culminer à nouveau
sur la crête des vagues qui emportaient Oréo dans une course éperdue vers la
nouvelle île espérée.

Les contours de notre mer intérieure rayonnaient, nous vivions en son sein :
l’île de La Gomera dans notre cap, Ténérife à notre bâbord, La Palma
s’estompant dans notre sillage.

Les falaises de La Gomera se profilent, me voici à la barre les sens enivrés de
couleurs, de vitesse et des sifflements du vent.

Immensément minuscule et radieux d’avoir, pour un instant seulement, maîtrisé
harmonieusement l’immensité.

Merci pour ce cadeau à notre fragile humanité.

François et François

—–

De Praia, île de Santiago, Archipel du Cap Vert, le 7 janvier 2005

Bonjour et meilleurs voux pour 2005,

Nous étions bien arrivés au Cap Vert mais la vie ici fut si riche que le temps
nous a manqué pour écrire.

Nous avons visité trois îles : São Vicente, Santo Antão, Santiago.

Nous voulons être arrivés au Brésil pour le Carnaval de Recife, alors désormais
nous devons partir.

Un départ difficile. Aujourd’hui. Les alizés sont établis.

Une petite histoire d’îles et de continent : à Santiago, l’île la plus vaste et
la plus peuplée, l’île de la Capitale Praia et longtemps la seule habitée de
l’Archipel, les habitants se considèrent d’un continent. Les autres parties de
la République sont pour eux « les îles. »

« é um pais pequeno, mas com um coração muito grande. »
C’est un petit pays mais avec un coeur très grand.

Ils s’appellent Jacinto, Phil, Tutui, Arnaldo. Ils chantent le Rap en créole du
Cap Vert et c’est par cette phrase qu’ils nous ont saluée en musique alors que
doucement nous remettions les pieds à terre après nos huit jours de navigation
depuis El Hierro. Assis sur la place principale de Mindelo, nous goûtions un
bain d’humanité.

Nous étions encore à plusieurs milles d’elles quand nous avons perçu les
lumières tremblotantes des îles de Santo Antão et de São Vicente. Au matin,
elles étaient devant nous, le soleil inondait leurs falaises noires, quelques
nuages semaient généreusement une pluie d’habitude rare. Les arcs-en-ciel
vagabondaient.

Terre aride, miraculeuse par l’énergie qui l’anime, par la jeunesse de ses
habitants.

Blocs de laves érodés au creux de la houle de l’Atlantique à l’histoire
mouvementée, alternance de prospérité et d’oubli.

Ici toute famille à quelqu’un au dehors, alors le Monde est plus large que la
Baie, les habits viennent de New York, les musiques se croisent et se
métissent.

Ici aussi, chacun songe à un ailleurs plus prospère, plus vaste peut-être.
Ici aussi, Oreo aurait pu s’étoffer d’un équipage nombreux et dynamique pour
atteindre une autre terre.

Histoire de migration

Le carnet de voyage s’enrichira encore souvent de l’histoire de ces chemins
individuels, reflets des mouvements du Monde. Ces histoires d’êtres humains me
passionnent, elles participent à l’histoire de l’échange au-delà des douleurs
qu’elles révèlent.

Adilson a 28 ans, il est revenu de New York depuis six mois.

Avant de me conter son aventure, nous avons sillonné à bord de son fourgon les
rues de Mindelo colorées des lumineuses décorations de fin d’année.

Errance mécanique dans un décor de ville coloniale des Tropiques où les
décorations festives clament résolument le froid mordant du Nord.

Arrêt sur une hauteur qui domine la baie, la radio distille une musique
capverdienne forcément nostalgique.

Plus tard dans la nuit car elle seule permet de se raconter, nous nous sommes
arrêtés.

Deux de ces frères étaient dans le New Jersey depuis longtemps déjà. Lui, il en
rêvait. En 2002, il est parti.

Le froid et l’immensité urbaine mais.
New York est le décor orgueilleux de la cinématographie qui visite la planète.
Vous n’êtes jamais allés à New York et pourtant vous arrivez et vous vous
promenez dans les rues comme si vous aviez franchi l’écran en vous levant de
votre fauteuil.

Broadway, Brooklyn, Manhattan, Harlem, la géographie est floue mais les images
foisonnantes .

Adilson est entré dans le film et il joue avec les acteurs dans le décor de ses
rêves d’îlien.

Deux mois à la charge de ses frères : l’ennui et la solitude l’assaillent.
Enfin il travaille : il enchaîne deux emplois (cuisine et ménage) et se noie à
la tâche douze heures par jour.

Au bout de deux ans, il abandonne. Il a économisé de l’argent, il parle anglais,
il est libre.

Il rentre au pays, épuisé mais heureux de l’expérience. Il ramène un ordinateur,
un piano électrique et une moto. Il ne partira plus, il aime son île et il
conseille aux jeunes qui l’assaillent de questions de faire eux-même leur
expérience.

Retour à la musique.

Jacinto, Phil, Tutui, et Arnaldo sont nos compagnons musicaux. Photos et clips
se succèdent et ils s’offrent à l’objectif avec plaisir.

Une grande nouvelle : Tutui se marie et nous sommes invités à la Noce vers
minuit un samedi. Avant, c’est avec la famille nous disent-ils.

Parcours initiatique de maisons en maisons dans des ruelles sombres pour réunir
tous les copains et acheter deux bouteilles de punch.

Une pièce dans la lumière crue d’un fluorescent.

Des jeunes attendent, un maître de cérémonie de 18 ans en costume cravate trône
derrière une table. Fleurs et photographies des mariés.

Deux bouteilles de coca, une pizza.

Nous assistons à la plus touchante des cérémonies de mariage.

Tutui et Maria ont 20 ans. Pour se prouver leur attachement, ils créent leur
mariage en marge de l’officiel, du monde des parents et des adultes.

Le maître de cérémonie est convainquant dans son discours, la concentration
profonde. Les alliances s’échangent dans un sourire généreux.

Nous ne danserons pas après. Il faut rester discret car les voisins sont âgés et
ils dorment déjà.

Santo Antão

Nous laissons Oreo au mouillage sur São Vicente et passons cinq jours en
randonnée sur l’île voisine de Santo Antão.

Autant la côte sous le vent est désertique, autant la côte au vent porte une
végétation luxuriante de papayers, cannes à sucre, bananiers, caféiers qui
prospèrent dans les profondes vallées qui entaillent les montagnes.

Le croisement du travail centenaire des hommes et les dimensions imposantes des
falaises provoque une joie recueillie. Mémoire des générations précédentes,
hommage à l’humble travail vital qui irrigue le paysage.

Les terrasses des cultures verdoyantes entretenues avec soins s’étagent jusque
dans les infractuosités des falaises, les chemins pavés circulent d’une vallée
à l’autre en empruntant des parcours vertigineux, l’habitat de villages
clairsemés bruisse d’activités, les nuages envahissent souvent l’ensemble de la
vallée, ramenant la visibilité à quelques pas.

Et le soir, dans une discothèque improvisée à quelques pas des rouleaux de
l’Océan, il est bon de retrouver les jeux de l’Humain. Les sommets sont parfois
trop vertigineux.

Amicalement à tous,

François et François

—–

De Salvador

Enfin le site oreotravel commence à être
structuré, vous pouvez donc voir
quelques images de la transatlantique et du voyage sur

http://oreotravel.free.fr

Bonjour,

Mais non, Oreo n’a pas sombré pendant la
traversée de l’Atlantique. Ce n’est pas
non plus qu’il n’y a pas de cybercafé à Salvador,
c’est simplement que parfois
la vie est difficile.
Pendant la traversée le calme et l’apaisement se sont
installés.
Splendide.

Nous sommes partis de Praïa, un soir, poussés par
les alizés chargés de sable.
Une heureuse discussion avec Babar (oui cela existe) nous a fait choisir
l’option plein sud pour traverser l’équateur le plus
à l’est possible.

Les premiers jours furent pénibles,
à cause du sable qui limitait notre visibilité
à  deux milles marins et qui nous
cachait le ciel,
à cause de l’appréhension du pot au noir (zone
sans vent juste au nord de
l’équateur) et de la perspective d’avoir à
attendre sur une mer d’huile,
et enfin à cause de la carte couvrant tout
l’océan, en rapportant le point nous
n’avions pas vraiment l’impression de nous éloigner du Cap
vert.
Un soir vers quatre degré nord l’alizé a
brusquement faibli, puis un orage
équatorial nous est tombé dessus.
L’entrée dans le pot au noir fut une fête.
Nus dans le cockpit, au centre d’une sphère sans dimension,
d’un noir absolu,
tous les trois (en comptant Oreo) nous nous lavions sans
compter  l’eau. Le
lendemain un léger vent du sud nous tirait vers
l’équateur, le ciel était d’un
bleu limpide parsemé d’énormes masses de cumulus
très blancs et très noirs sous
lesquelles il pleuvait à perdre haleine.
Le temps était installé où nous
n’avions plus de repère.

En mer le 25 janvier 2005,
J’ai du mal à imaginer que cette étendue d’eau
sur laquelle nous vivons depuis
tant de jours est une limite. Parfois j’ai même des doutes
sur le fait que nous
soyons en mouvement. Pourtant, on ne peut pas dire que rien ne bouge,
ce serait
même plutôt le contraire, ou que chaque jour se
ressemble, le vent, le ciel et
la mer variant à l’infini.
Voilà vingt jours que le monde est réduit
à la surface d’Oreo, à notre relation
et à deux éléments l’eau et l’air.
Il nous faut réapprendre la terre et le feu. Mon cour est en
fête de cela, des
amis nous attendent, les festivités du carnaval vont
bientôt commencer, il y a
des gens à rencontrer, un pays à
découvrir.
Mais pour cela il faut quitter le milieu de la mer.
Nous avons traversé un continent d’eau avec ses animaux, ses
histoires, les
personnes incertaines de ce qu’il y avait de l’autre coté,
ce qui ont bu l’eau
croupie faute de vent, ceux qui sont morts en fond de cale parce
qu’esclaves,
ceux avec qui nous avons sympathisé au mouillage et qui sont
au centre  d’un
autre horizon sur le même océan. Durant ces
longues journées et longues nuits
c’est aussi notre histoire personnelle qui remonte, le chemin qui nous
a menés
là, les injustices commis et subies et bien sûr la
mort.
La notre qui nous oblige à vivre et celle des autres qui
nous en empêche.

Amicalement,
François et François