Plaidoyer pour la liberté de photographier

"J’avoue que je ne porte point à la
liberté de la presse
cet amour complet et instantané
qu’on accorde aux choses souverainement bonnes de leur nature.
Je l’aime par considération des maux qu’elle empêche
bien plus que par les biens qu’elle fait
."
Alexis de Tocqueville, 1835

Introduction

La France est certainement le seul pays du monde occidental
à reconnaître un "droit à l’image", ceci
depuis moins de quarante ans. L’évidence de ce droit n’est donc
pas une réalité historique, loin de là. Il faut
bien distinguer le "droit à l’image", notion
intellectuelle propre au siècle des lumières, du "droit
marchand sur l’image
" vers lequel nous glissons aujourd’hui
et qui devient un droit de propriété et non plus une affaire
de liberté.

Cette véritable exception culturelle est aujourd’hui
une source de dérives liberticides méconnues ou sous-estimées
: le droit à l’image étant affilié au droit commun,
notre pays devient sans doute le seul du monde occidental où
un photojournaliste, dans l’exercice de ses fonction risque une peine
de… prison. Photographier n’est pourtant pas un crime, c’est au
contraire le meilleur vecteur de communication pour plus de démocratie
et plus de justice.

Le droit à l’image s’oppose par nature au droit
à l’information plus souvent nommé "liberté
de la presse". L’évolution que l’on perçoit ces
dernières années érode chaque jour le champ de
travail des photojournalistes à un moment où, de surcroît,
fragilisés économiquement et pour diverses raisons ils
n’ont pas besoin de cela. C’est une réelle censure aux contours
flous qui s’impose à notre regard chaque jour. Nous savons
-devrions savoir- que le droit à l’information
est une clé de voûte majeure des démocraties
.
Ce droit est aujourd’hui remis en question. En clair : la société
française est confrontée à une dictature de l’argent
dans laquelle les intérêts privés deviennent prioritaires
au détriment d’une conception délétère
de notre société de l’information.

Les professionnels que nous sommes ont le droit de connaître
les réalités du terrain et c’est très modestement
que je m’appuie sur une expérience de dix ans au service de la
presse pour construire une analyse fondée sur de nombreux témoignages.
En spécialiste du traitement de l’image, j’ai vu naître
quelques cent cinquante mille photographies de cette presse "people"
tant décriée, souvent à l’origine de nouveaux phénomènes
de société. Mon attitude professionnelle, c’est à
dire sans jugement, est à l’origine de la confiance que nombre
de photographes ont bien voulu m’accorder. J’ai eu le rare privilège
de suivre jour après jour, directement ou indirectement, la réalisation
de reportages pour le meilleur et pour le pire.

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Le gris clair et le gris foncé

Quelques rappels avant tout : quand on s’intéresse
à l’œuvre d’un personnage de référence, il
est conseillé, pour mieux l’appréhender, de se plonger
dans sa vie… privée !
Il en est ainsi pour des artistes tels que Jean de La Fontaine, Wilhelm
Apollinaris de Kostrowitzki -dit Guillaume Apollinaire-, Vincent Van
Gogh, Pablo Ruiz Blasco -dit Picasso-; ou de personnages historiques
tels que Charles de Gaulle -dit Général (les armées
ne connaissent officiellement que le colonel)- ou Philippe de Haute
Clocque -dit "Maréchal Leclerc"-. La notion de vie
privée et de voyeurisme en ce domaine est donc relative. Presse
à scandales et bottins mondains ont de forts points communs dans
leurs démarches. A l’heure du bicentenaire de la naissance de
Victor Hugo, c’est bel et bien dans les pages culturelles que l’on évoque
en détails les innombrables maîtresses de ce dernier. L’intérêt
pour la vie privée d’autrui ne bascule dans le "glauque"
que dès qu’il s’agit de personnages contemporains. Curieux paradoxe.

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La pré-photographie

A la veille de l’invention de la photographie existait
une iconographie officielle plus que subjective. Quand on parle aujourd’hui
de subjectivité dans un reportage photo ou vidéo, cela
reste sans comparaison. Si le peintre Louis David avait été
reporter photographe, nous aurions aujourd’hui des images de l’empereur
Napoléon Bonaparte à dos de… mulet et non sur un cheval
fougueux. Le spectacle du talentueux Robert Hossein dut-il en prendre
un coup : "du sublime au ridicule, il n’y a qu’un pas"…
La phrase est de Napoléon lui-même. Avec de bons journalistes
d’investigation, saurions-nous avec plus de certitudes si Bonaparte
est bien de père corse ou… breton et même s’il s’agit
bien de notre empereur ou d’un… sosie dont nous saluons régulièrement
le tombeau ! Autant de symboles qui influencent qu’on le veuille ou
non les fondements de notre société.

La photographie, invention post-Napoléonienne
de Joseph Nicéphore Niépce a donc l’avantage -pour l’instant
encore avant l’ère du tout numérique- de nous proposer
des images plus conformes aux réalités des choses.

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Les servitudes normales de la vie en société

De longues années durant, le reportage photographique
fut un luxe recherché. Jusque dans les années cinquante,
cette activité était -à ma connaissance- relativement
simple à exercer au plan juridique, il n’existait pas encore
de "droit à l’image". Certes, on imagine que la censure
faisait le tri et que les procéduriers ont de tous temps trouvé
du grain à moudre, mais les tribunaux considéraient que
l’image prise en public se justifiait par les "servitudes normales
de la vie en société".

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Une histoire à 7 millions de francs

Vint un semblant de conte de fées diffusé
mondialement : un mariage dans une principauté oubliée
jusque là sans histoires, entre un prince -non homologué
par le Gotha- et une comédienne américaine, vedette de
films d’un certain Alfred Hitchcock. Quelques mois plus tard, Son Altesse
Sérénissime le prince Rainier de Monaco propose "au
plus offrant" les photographies de sa petite Caroline qui vient
de naître… Il est un des premiers à valoriser un reportage
"people" au plus haut prix ! La série fut adjugée
au journal "France Soir".

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Respect de la vie privée

Dans le même temps, Roger Vadim crée B.B.,
phénomène de société aujourd’hui sans équivalent.
Et Bardot de se plaindre -en toute bonne foi- de harcèlement
de la part des photographes. Elle demande une protection juridique…
qu’elle obtient. Le droit à la vie privée se développe
principalement à cette époque pour aboutir à la
loi du 17 juillet 1970 qui dit que "chacun a droit au respect de
sa vie privée" mais laisse la réparation de préjudices
d’ordre subjectif à la seule appréciation des juges. La
notion juridique de harcèlement, apparue beaucoup plus tard,
eut-elle sans doute été plus appropriée.

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Un nettoyage plus blanc que blanc

La presse dite "de caniveau" est dès
lors bridée en France alors que dans les autres pays du monde
fleurissent maintes publications que nous imaginons culturellement impensables
chez nous. En fait, l’impossibilité est essentiellement juridique.
Les États-Unis atteignent le sommet des bas-fonds avec des émissions
télévisées sur des thèmes de vie privée,
librement et sans procès.

C’est ainsi que nombre d’images sulfureuses de Stéphanie
Grimaldi feront le tour de la planète sans passer par la case
gauloise et donc sans plainte, procès ou recours. La duchesse
d’York Sarah Ferguson, pour un même type d’images à diffusion
mondiale, aura l’occasion de gagner un procès… sur le territoire
ancestral de Clovis uniquement.

Pour autant, quelques journaux "people" satisferont
le vil public français avec de "fausses planques",
c’est à dire avec le consentement des personnes photographiées,
et sans doute parfois de "fausses informations"… sans plaintes
et sans litiges.

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Redistribution des cartes

Les choses seront stabilisées à ce niveau
jusqu’au début des années 90, qui voient la conjugaison
de deux phénomènes :

  •  le parti que prend
    le journal "Voici" d’assumer les risques financiers -liés
    aux condamnations- en misant sur le succès de reportages "vérité",
    d’une part,
  •  la rencontre entre un comédien procédurier
    -petit-fils d’un juriste spécialisé dans le droit à
    l’image- et d’une princesse -non homologuée par le Gotha-, d’autre
    part. Ce couple, à lui seul, totalisera en 1994 près de
    60 procès sur deux ans.

Encore faut-il réaliser
que le magazine "Voici" appartient au groupe "Prisma presse"
dirigé par le très sérieux Axel Ganz, qui diffuse
nombre de titres aussi variés que "Femme actuelle" ou
"Capital" très éloignés de l’esprit comme
du public de "Voici". "Prisma presse" répond
à une logique financière implacable qui entend occuper tous
les segments de marché de la presse magazine.
Le professionnalisme du groupe est certain, le succès est au rendez-vous.
Le tirage de "Voici" est deux fois supérieur à
celui de titres comme "L’Express" ou "Le Point", et
"Voici" dérange pour une raison simple : aussi discutables
que soient les reportages que le magazine diffuse, ils sont criants de
vérité : ce sont de "vraies planques".

"Voici" est également un des rares
magazines français à payer relativement bien ses photographes.
On parle de 50.000F (7.600 Euros) au minimum par reportage, ce qui est
au dessus des tarifs couramment pratiqués. Certaines photos floues
atteignent les 800.000F (120.000 Euros), ce qui place -en termes de
marché- la futilité loin devant la photographie de guerre
ou d’investigation. La France du "Loft" est au bout du chemin.
Pour autant, les paparazzi réguliers ne sont qu’une poignée
: une vingtaine de photographes en France, tout au plus. Ce sont des
amuseurs, ils se font passer comme tels. Ils ont appris à vendre
leurs services, à dédramatiser la notion de vie privée.
Ils ont le vent en poupe, les émissions télévisées
défilent autour de leurs personnes.

Suivent une succession de calculs financiers et autres
parties de ping pong juridiques dont le droit à l’information
et la notion de vérité font les frais.

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Une affaire embarrassante

L’affaire "Mazarine" en date du 3 novembre
1994 , histoire de la fille cachée du président de la
république révélée par "Match"
aura moins de conséquences dans l’opinion publique que dans la
vie du même nom. Les photographes trublions inquiètent
par leur capacité à atteindre les sphères du pouvoir.

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Mauvaise pioche

En juin 1995 paraît un livre "Les voleurs
d’images" aux éditions Michel Lafon, qui révèle
quelques secrets des prises de vues les plus étonnantes : Marlon
Brando, Le prince Charles en toute "intimité", détails
sur l’affaire "Mazarine", le pape dans sa piscine et autres
poubelles de stars… Le titre veut être un clin d’oeil à
une publicité humoristique Kodak, très populaire : "Les
voleurs de couleur". Mauvaise pioche : cette expression innovante
de "voleurs", vantée par les photographes eux-mêmes,
restera et martèlera désormais l’idée qu’une image,
si elle peut être volée, est un bien que l’on doit préserver.

Le droit à l’image est alors renforcé
par de nouveaux textes législatifs dont le vote passe inaperçu
: les peines sont aggravées et la violation de vie privée
devient passible de prison. Pascal Rostain, directeur de l’agence Sphinx,
en fait les frais pour un reportage sur Michel Polnareff paru une seule
fois dans "Match". Il est condamné -avec sursis- dans
l’indifférence générale. Partout dans le monde,
ce reportage "soft", pris à travers la fenêtre
d’un établissement hospitalier, serait assez banal. En France,
il est très sévèrement sanctionné. Pour
qui observe les choses avec un peu de recul, la presse change.

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Une méchante affaire

Survient l’affaire "Ducruet" en 1996. Les
images torrides de l’époux de Stéphanie Grimaldi sont
largement diffusées… hors de France. Daniel Ducruet ayant demandé
et obtenu -par anticipation en voie de référé-
toute publication sur notre territoire comme la loi française
l’y autorise. "Match" sera même condamné en première
instance pour des photos jamais publiées.
Pour autant, un malaise s’installe car il s’agit cette fois d’un -tendre-
piège tendu à un -naïf- prince consort. Ce procédé
plus que malhonnête -on ne peut plus cette fois parler de vérité-
sera dénoncé par tous les professionnels. Le photographe
Stéphane de Lisieski en répondra devant la justice et
sera sévèrement condamné, mais l’impact en termes
d’opinion publique restera très négatif.

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Un drame

Le point de basculement est atteint le 31 août
1997 avec l’affaire "Diana Spencer", terrible accident de
la circulation autour duquel tous sont dépassés : photographes,
secours, police, médias. Pour comprendre le phénomène,
il faut réaliser que les séjours de Lady Di étaient
rarissimes sur Paris, les photographes de la capitale étaient
en manque de Diana dans leurs photothèques, sans parler des réelles
provocations de l’ancienne épouse du prince Charles. Le matin
du drame, Diana est sur la Côte d’Azur. Avec son fiancé,
elle prend l’air en avion privé pour une destination inconnue.
Pourquoi faut-il qu’ils descendent ce même soir à l’hôtel
Ritz de Paris où 500 personnes sont immédiatement prévenues
de leur arrivée ? Dans le genre discret, on fait mieux.Tous les
journalistes rappliquent : rien moins que de très ordinaires
photojournalistes. Enchaînement diabolique -collision et délit
de fuite d’un tiers véhicule jamais retrouvé comme beaucoup
d’accidents de la route-, on parle d’attentat, ce qui est une aberration.
Comment les services secrets britanniques pouvaient-ils s’en prendre
à la mère du futur roi d’Angleterre ?

Quand, ce jour de l’été 1997 -forte audience
à l’appui- le présentateur vedette PPDA ouvre son journal
télévisé, -en litige lui-même avec un "vrai"
paparazzi, affaire dans laquelle il est nettement en tort- il oublie
la neutralité supposée de son métier et charge
d’entrée de jeu les photographes. Le ton est donné, le
mouvement est lancé. Les reporters impliqués dans cette
histoire sont traités par la police comme des criminels en dépit
de leurs cartes de presse. Leurs statuts de journalistes seront ignorés
et la solidarité des confrères ne se réveillera
que timidement et très tard.

Par assimilation, les "paparazzi" -totalement
en dehors du coup- deviennent des tueurs. Leurs télé-objectifs
sont d’ailleurs comparés à des armes. Désormais,
les défenseurs de vie privée auront la partie belle.

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La pratique du chaos

Ce
qui devait arriver fut. Les conséquences étaient latentes,
elles se révélèrent de façon spectaculaire.
Parmi d’autres, le photographe Hocine (AFP) en fera une certaine expérience.
Cette même année 1997, il couvre les événements
dramatiques d’Algérie et le massacre de Benthala en particulier.
L’une des images retenues est si forte qu’elle devient une icône
: "la Madone". Tous les journaux publient cette image qui
devient primée à Rome en octobre, au Festival du Scoop
à Angers en novembre, prix de la fondation Mumm en janvier, sélectionnée
parmi 30.000 clichés envoyés par 3.600 professionnels
elle reçoit le World Press en février, trône à
l’entrée du salon de la photo SIPI à Paris en mars et
finit… par être l’objet de plaintes.

On entre alors dans une phase de délire absolu
où toutes les dérives se bousculent, d’autant plus que
le délai retenu pour porter plainte est de trente ans
(avec -cerise sur le gâteau- des gains non imposables) :

  •  Victimes de brutalités policières
    qui poursuivent des photographes en portant plainte contre des articles
    pourtant destinés à les défendre
  •  Contestation de photos prises lors de la
    montée des marches du palais des festivals à Cannes
  •  Personnes bien sous rapports qui -depuis
    leur téléphone mobile- n’hésitent pas à
    appeler leur avocat pour estimer l’intérêt vénal
    de se placer devant l’objectif d’un photographe
  •  Des rescapés de pièges naturels
    (montagne) ou humains (terroristes) qui monnayent carrément
    les photos souvenirs de leur calvaire sans considération
    pour les sauveteurs qui, eux, risquent leur vie sans contrepartie
  •  Des gardes du corps qui exigent de ne pas
    apparaître sur les images
  •  Extensionsau"droitàl’image des biens" donnant lieu à litiges sur de simples paysages
  •  etc.

C’est le règne de l’hypocrisie la plus totale.
On ne traite pas le droit "à" l’image mais bien le
droit "sur" l’image. Des témoins affirment avoir vu
une jeune fille distribuer fièrement des visuels de sa personne
parue dans "Match" à l’occasion de la célèbre
coupe du monde de football 1997… et porter plainte dans le même
temps sans sourciller pour préjudice dans sa vie privée
avec cette même image…

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47.634 sites web disparaissent du paysage

L’année 1999 atteint le monde du "web".
Estelle Lefébure-Smet-Hallyday n’hésite pas à engager
froidement une procédure le 10 février contre l’hébergeur
gratuit Altern et son représentant : Valentin Lacambre.
Rien de méchant, pourtant : des photos de vacances prises quand
elle avait 17 ans. Altern met son activité en berne, ce qui efface
d’un seul coup d’un seul, 47.634 sites amateurs du paysage de l’Internet.
Le litige se concluera de façon bancale, retenons que :

  •  la diffusion des images n’était pas
    une question de "gros sous", ne s’agissant que de pages
    personnelles
  •  le véritable auteur du site incriminé
    -totalement identifiable-, ne sera jamais pousuivi vu que ni la
    justice, ni les avocats de la belle ne demanderont son identité…
  •  Ces images circulent mondialement aujourd’hui
    sur le "web" sans aucun contrôle


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Une loi contestée

1999 est l’année de la loi Guigou laquelle en
rajoute encore un peu, comme si cela ne suffisait pas, ce qui amènera
le regretté Roger Thérond -Ancien directeur du magazine
"Match"- à lancer le 4 septembre son "Appel de
Perpignan" en clôture du festival annuel du photojournalisme.
Cette pétition à l’attention du gouvernement sera sans
effet.

Les professionnels se mobiliseront
plus activement en l’an 2000 avec notamment :

  •  Un colloque "L’image à la dérive"
    au Salon du Livre
  •  Un débat sur le "droit à
    l’image" et une exposition originale à caractère
    pédagogique de "photographies interdites" au Salon
    de la photo SIPI
  •  Un débat à Montpellier sur
    le droit et la dignité des personnes photographiée
  •  Un rassemblement de photographes à
    Clermont-Ferrand sur le thème "Non à la privatisation
    des paysages"

Tout ceci à l’initiative de nombreuses organisations
professionnelles et notamment : l’ADAGP (Société des Auteurs
dans les Arts Graphiques et Plastiques) l’ANI (Association Nationale
des Iconographes), l’ANJRPC (Association Nationale des Journalistes,
Reporters,Photographes et Cinéastes), la DEMEURE HISTORIQUE,
PRESSE LIBERTE, le SAPHIR (Syndicat des Agences de Presse
photographiques d’information et de reportage), le SNAPIG (Syndicat
National des Agences Photographiques et d’Illustration Générale), le
SNE (Syndicat National de l’Edition), le SPM (Syndicat
de la Presse Magazine et d’Information), l’UPC (Union des Photographes
Créateurs), l’UPCP (Union Professionnelle de la Carte Postale)…
sans grands résultats.

Pour sympathiques qu’elles soient, ces actions demeurent
futiles, comparées aux vastes mouvements syndicaux ou humanitaires
tels les manifestations de cheminots, camionneurs, pompiers, policiers,
médecins ou antimondialisation. Quoi qu’on en dise et malgré
toutes leurs réelles influences sur la société,
les photographes du vingt-et-unième siècle sont peu considérés.

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L’ombre de Big Brother

Pendant
ce temps au vu et au su de tous, une poignée de multinationales
mettent patiemment la main sur les plus grands patrimoines d’images.
Une sorte de "Yalta des archives photographiques" s’opère
entre le richissime Bill Gates et son homologue pétrolier Paul
Getty. Personne ne sait résister à l’un ou à l’autre
de ces géants de la finance.
En avril 2001 Bill Gates n’hésite pas à annoncer le prochain
enterrement -physique- des 17 millions d’originaux photographiques
de la célèbre collection "Otto Bettmann" dans
le but officiel de les préserver. Et en novembre, son agence
Corbis annonce le licenciement de tous les photoreporters salariés
de ses trois agences françaises (Sygma, Kipa et Tempsport). Il
apparaît clairement que ses ambitions loin d’être humanistes
ouvrent la porte aux images sans contrôle, voire manipulées.

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Le côté obscur du pouvoir

A la sortie du Conseil des Ministres du 19 décembre
2001, la façade socialiste de notre gouvernement restera peu
sensible à la centaine de photojournalistes venus demander en
toute simplicité un honnête respect de leurs conventions
collectives. Il faut comprendre que sous prétexte de vie privée,
ce sont les hautes sphères que l’on protège plus que toute
autre chose. Le pouvoir politique veut conserver sa vie privée
comme marge de manoeuvre "officielle" en cas de besoin, sans
pour autant afficher une vraie transparence.

Mais ce sont les pouvoirs financiers que l’on protège
le plus. Aujourd’hui, un milliardaire de type "Ben Laden"
à la Française est préservé par nos lois.
Les trois premières fortunes nationales représentent quelques
30 milliards d’euros : bien plus que n’importe quel groupe de presse.
Sur un litige avec ces personnages, aucun directeur de publication n’ose
imaginer le préjudice à réparer en cas de condamnation,
personne n’ose s’intéresser de près aujourd’hui à
leur train de vie. Trop dangereux et réellement peu lucratif
à court terme. Le Canard Enchaîné, qui a publié
en 1989 la seule feuille d’impôts de Jacques Calvet -PDG de Peugeot-
a également du affronter neuf ans de procédures judiciaires
et condamnations successives pour n’obtenir gain de cause qu’au stade
de la Cour européenne des droits de l’homme en janvier 1999…

Citons en illustration de ce phénomène
la renonciation de l’éditeur Calmann-Lévy en été
1998 de publier la biographie non autorisée de l’homme d’affaires
François Pinault, une des premières fortunes de France
qui contrôle également 20% de notre culture littéraire
à travers ses enseignes FNAC. Au même moment paraissait
en contre-feu chez de Fallois une biographie autorisée du même
François par son ami Pierre Daix. Mais le plus surprenant est
la condamnation de Bernard Viollet le 5 août 1998 pour une biographie
d’Alain Delon qui n’existait que sous forme de synopsis d’une vingtaine
de pages transmis à quelques éditeurs : la première
condamnation connue d’un livre non écrit !

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Des limites perverses

En janvier 2002, la rumeur prête une liaison au
financier Jean-Marie Messier avec la comédienne Sophie Marceau.
Quel crédit peut-on accorder au démenti catégorique
qu’il donne dans le magazine "Match" ? Aucun. Seule une presse
libre peut faire taire une rumeur infondée -ou supposée
telle-, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Le système trouve
donc ses limites perverses pour ceux-là mêmes qu’il entend
protéger…

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Un quadrillage en règle

C’est donc la chute de notre modernité, de Denis
Diderot et de François Marie Arouet -dit Voltaire- à laquelle
nous assistons. A y regarder de près, nombre de nos médias
sont bel et bien détenus par des industriels qui n’ont rien à
voir avec le monde de l’information. TF1 est détenue par Bouygues,
Canal Plus est détenue par Vivendi (ex Générale
des Eaux). Certains remarqueront que le groupe Matra-Hachette, propriétaire
du magazine "Match", ne fabrique pas que des armes en papier.
Cela n’est pas innocent.

Et la censure floue est tout aussi réelle dans
les milieux audiovisuels, les exemples abondent : éjection du
pertinent impertinent Claude Sérillon des journaux télévisés
peu avant les campagnes présidentielles, disparition du pertinent
impertinent Gérard Miller d’une émission à forte
audience en toute discrétion. La censure directe ou -plus
vicieux- par autocensure est bel et bien une réalité au
détriment de la liberté de l’information et par conséquent
de la liberté tout court. La technologie numérique aidant,
on peut imaginer un retour massif à une iconographie "officielle"
ou de complaisance. Cette perspective n’est pas acceptable.

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Pour une déontologie au bénéfice
de tous

La liberté de photographier dans les lieux publics
est essentielle, avec ses avantages et ses effets secondaires. Tout
au plus serait-il raisonnable d’y introduire une déontologie
au bénéfice de tous. Ne nous y trompons pas : bien des
procédures ne sont motivées que par l’appât du gain
en parasitisme de professionnels qui abattent un travail réel
et bien moins rémunéré qu’il n’y paraît.
Même si le clic-clac d’une image paraît simple à
réaliser, il est souvent l’aboutissement d’un travail acharné
sur le fond et de longues années de pratique.

En protégeant la vie privée dans les lieux
publics, face à la notion de vérité de l’information,
notre société n’en sort pas grandie, elle en sort -très-
diminuée.

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Epilogue

Quand vous aurez passé quelques dix à
quinze minutes à lire cet article, essayez de réaliser
que pendant ces seules dix à quinze minutes des milliardaires
gagnent plus que n’importe lequel des litiges évoqués
ci-dessus, allant jusqu’à une cadence moyenne de 200 euros à
la… seconde. Quand nos journalistes pourront légalement s’intéresser
de près à ces personnages, on commencera à parler
de réalité de la démocratie. Ce n’est pas le cas
aujourd’hui.

Ce début d’année
2002 connait un sursaut de combativité pour le droit de photographier
avec quelques événements en toile de fond :
  •  La "Marianne
    1968" très médiatisée a perdu son procès.
  •  Le tribunal de
    grande instance de Clermont-Ferrand a conclu le 23 janvier 2002 que
    le Pariou, célèbre volcan d’Auvergne, peut être librement photographié
    sans en référer à ses propriétaires.
  •  "Pour que
    la peur change de camp", le photographe Abbas, l’agence Magnum
    et l’ANJRPC portent plainte pour procès abusif sur une photo
    des Journées Mondiales de la Jeunesse publiée dans "L’Express"
    en mars 2000, ce qui est une première.
  •  La publication
    fin 2001 de l’ouvrage "Plaidoyer pour une presse décriée"
    aux éditions Filipacchi par Philippe Bilger, ex-juge spécialisé
    dans les affaires de presse, dénonce enfin les relations ambiguës
    entre le show-biz et les prétoires.

Et on se surprend à réaliser que les plaintes
ne se font jamais au pénal, comme la loi l’autorise. Car si les
condamnations y sont plus lourdes, les indemnités allouées
s’avèrent ridicules par rapport à ce que l’on observe
au civil. C’est donc la preuve -par l’absurde- de l’opportunisme rentier,
loin d’une volonté de justice, qui motive une majorité
de plaignants. CQFD.

Faut-il réellement continuer à leur
accorder gain de cause ?

Michel Prik
Photo 1981

"La liberté de tout dire
n’a d’ennemis que ceux qui veulent se réserver la liberté
de tout faire"

Marat